Voilà, c’est fini. Je viens de me faire larguer dans la nuit du vendredi 4 au samedi 5 janvier 2008 à deux heures. Par téléphone. Dans un sens, je la voulais, je l’attendais cette discussion. Mais dans un autre, je voulais une toute autre conclusion, j’avais gardé en moi cet espoir qu’il m’aimait vraiment et pour toujours, qu’il ne trouverait jamais une femme aussi dévouée que moi et qu’il le savait. Mais je me doutais de ce qu’il se passait en réalité. Des mensonges… J’aurais voulu que tout se passe autrement, que je réussisse à faire ma vie, que ce mariage ait finalement lieu, et que cet enfant que j’essaie d’avoir depuis plusieurs mois avec lui ait enfin pris la décision de se nourrir de mon corps.
- Je me remarie demain avec mon ex-femme” m’annonce-t-il dans son terrible anglais. Il n’a jamais réussi à apprendre cette langue, lui qui pourtant travaille depuis dix ans dans le tourisme et rencontre des anglo-saxons à longueur de journée. Il en a connu, des femmes parlant la langue de Shakespeare de façon rapide, insouciante et irrespectueuse pour la population locale. Mais je crois qu’il n’a jamais fait l’effort de s’intéresser aux autres cultures. Les problèmes de communication ont d’ailleurs toujours été le départ de nos plus grandes disputes, ou bagarres devrait-je dire. Depuis quand a-t-il une ex-femme? “J’ai revu ma petite fille, je veux l’élever.” Second choc pour moi. Là, je suis dans un rêve. J’ai comme l’impression qu’il est en train de s’enliser dans un étrange mensonge. “Si tu la voyais, quand elle me voit, elle m’appelle papa!” Mais d’où sort cet enfant? Je ne comprends pas. Je lui demande quel est son âge, il réfléchit. Ce silence me parle. Comment ose-t-il me dire ça, me mentir, s’inventer une vie après tout ce que j’ai fait pour nous deux?
Depuis trois ans, ma vie s’organise en fonction de notre couple, cette chimère qui s’articule autour de deux différentes visions des relations amoureuses à distance. La première, la mienne : tout donner. La seconde, la sienne : tout récupérer. Cette tactique de recyclage est d’une simplicité effrayante : faire croire que l’on peut mettre sa fierté masculine de côté pour celle que l’on est censé aimer. Demander pardon, dire “je t’aime” aussi souvent que possible, montrer à la personne que l’on désire sentir sa présence, avoir envie de lui faire l’amour tous les jours, la présenter à ses proches comme LA femme de sa vie, faire éclater un semblant de jalousie de temps en temps… Et même pleurer, du moins faire croire qu’un homme arrive facilement à sangloter face à une personne de sexe féminin qui de surcroît compte apparemment beaucoup pour soi. Ensuite, de l’autre côté du couple, le don de soi-même découle tout naturellement : après avoir essayé de rester extérieur face à cet échange, on se rend compte que l’on ne peut plus rien faire sans penser aux conséquences que cela peut avoir sur la relation. On arrête de travailler normalement pour avoir le plus de temps libre possible afin de rejoindre notre amour récupérateur d’âme, se surprend à dire “je t’aime”, fait semblant d’aimer ses amis, sa famille. Et à un moment, l’orgueil s’écroule : on apprend à dire pardon et à pardonner d’une manière facile et brutale, on offre des cadeaux que l’on ne pourrait offrir à soi-même, on écoute la personne plus qu’il ne faudrait, on donne tout ce que l’on possède pour conserver cette perle rare. On offre son temps. On aime tout court et on se détruit moralement.
Cela fait deux jours que j’essaie non sans difficulté de le contacter. Je suis rentrée de Turquie le 2 janvier fatiguée, la paupière de mon oeil gauche noire de sang, mais pleine d’espoir. Avant que je ne prenne l’avion, il m’a bien bien précisé qu’il ne fallait pas que je me fasse un sang d’encre par rapport à nous deux, qu’il allait faire tout son possible pour me rejoindre ici. Je sais qu’il doit partir à Istanbul afin d’acquérir un visa, donc que j’aurais du mal à l’avoir au téléphone tant qu’il serait dans le bus reliant Marmaris à la grande cité. Enfin… Je sais qu’il doit aller à Istanbul tout court. Le visa, j’y crois moyennement mais je continue à me voiler la face.
Son portable est éteint toute la nuit qui suit mon retour à Paris. Il m’a bien prévenue que je risquais de ne pas pouvoir le joindre car il l’éteindrait sur la route. Cela me fait de la peine de ne pas pouvoir lui annoncer que je suis bien arrivée en France et que mon avion ne s’est pas écrasé en chemin. Mais apparemment, pour lui, cela ne pose pas de problème. Maligne, – enfin, maintenant que j’y réfléchis, difficile d’utiliser ce terme pour me désigner – j’envoie un texto afin d’obtenir l’accusé de réception pour savoir quand il allume son portable. La journée de jeudi passée dans des avions et aéroports, je dois reprendre le travail dès le lendemain. Le matin même, après un réveil difficile m’empêchant tout effort dont celui de se coiffer ou de bien s’habiller; après avoir glissé sur le verglas en me rendant à ma gare, oublié d’acheter mon billet de train pour aller travailler et m’être acquittée d’une amende (la journée commence bien), je le reçois et me dis que ça y est, il est arrivé à bon port après tant d’heures de chemin. Je l’appelle et le doute remonte à la surface : Oktay se montre froid avec moi. Il ne me pose pas une seule question quant à mon état de santé physique ou mental et me dit qu’il est fatigué, qu’il dort. “Es-tu à Istanbul?” “Non. je n’ai plus de batterie. Ne me rappelle pas dans la journée mais plutôt dans la soirée car je vais me coucher maintenant.. Bébé.” Cette conversation est pour le moins étrange, mais me rassure. Il m’a appelée bébé… Je n’attends qu’une chose : être le soir pour pouvoir lui dire quand même que je suis bien rentrée, que ma famille n’a apparemment pas remarqué mon coquard, que je me suis mangée une bonne amende, et qu’il fait très froid ici!
Mais le soir, son téléphone est coupé. Pis, il sonne une fois, puis deux… Et apparaît occupé ensuite. Je lui envoie une dizaine de textos et dès que j’ai l’accusé, je saute sur mon portable pour l’appeler. Mais rebelote, après une ou deux sonneries, ma requête est rejetée. Filtre-t-il mes appels ou n’a-t-il plus de batterie comme il me l’a annoncé ce matin? Je me sens mal, je ne peux plus rien faire chez moi, je ne pense qu’à ça, je suis obsédée par ça, comme j’ai toujours été obsédée par Oktay. Mon coeur se soulève lorsque ma messagerie instantanée m’indique qu’il vient d’apparaître en ligne alors que je me ballade sur internet pour tenter d’oublier un peu tout cela.
“Où est-tu, putain?” Tel est mon message de bienvenue. Il faut que j’annonce la couleur, je suis stressée, paniquée, inquiète. “Cest toi la putain”, voilà sa réponse. Elle ne me surprend guère. Son niveau d’anglais basé sur un apprentissage de rue ne lui permet pas de distinguer les adjectifs, les verbes, les virgules qui donnent un sens aux phrases. Lui, ne repère que les mots, les plus simples en général. Et là, il commence à s’exciter sur moi comme à son habitude. Je tempère, et lui demande où il se trouve car je me fais un sang d’encre, j’ai peur qu’il lui soit arrivé quelque chose.
“Je suis à Istanbul, ok? Ne t’inquiète pas!” Ha, maintenant, il a modifié sa version et s’est bougé les fesses! Je lui demande pourquoi ce matin il m’a dit qu’il n’y était pas. Il répond qu’il ne sait pas mais qu’il va aller voir pour son visa le lendemain et qu’il doit partir maintenant du cyber-café depuis lequel il est connecté. Il ne me laisse même pas le temps de lui dire au-revoir qu’il apparaît déjà hors-ligne.
Soulagée, je le suis un peu : il n’a pas eu d’accident, il est à Istanbul comme prévu, il tentera d’obtenir ce visa tant espéré pour passer des vacances chez moi. Mais il est froid, glacial même, et pratiquement injoignable. Je mets ça sur le compte du stress et de la fatigue. Je m’endors inquiète mais optimiste : ce mec m’aime, je le sens dans sa voix et dans son regard!
Sauf que le lendemain, même scénario. Téléphone coupé, appels rejetés. La journée au boulot qui est déjà d’habitude harassante, me paraît interminable. Tout ce que je désire maintenant, c’est lui parler, ce n’est pas trop demander. Je deviens folle de retour chez moi en début de soirée et décide d’appeler chez ses parents. Sa tante me répond. Elle me dit qu’il n’est pas là, et qu’il est effectivement parti pour Istanbul. L’angoisse m’envahit, je fond en larme. Elle se veut rassurante : “Ne pleure pas, ne t’inquiète pas, il doit avoir des problèmes de batterie.” Merde, son téléphone est tout neuf!
C’est vraiment là que je commence à sentir la fin. Lorsqu’il me trompait, il lui était déjà arrivé de filtrer mes appels et d’éteindre son téléphone plusieurs heures d’affilée, mais il trouvait toujours un moment pour m’appeler et donner une fausse excuse quant aux difficultés que j’encontrais afin de communiquer avec lui. Ca allait du téléphone européen bloqué en Turquie au vol récent de certains de ses effets personnels dans un bar… En tout cas, même s’il s’enfilait une autre pétasse, il n’a jamais été aussi froid avec moi et a toujours essayé de masquer une vérité pour me permettre d’aspirer à un futur en sa présence et de rêver tranquillement.
J’envoie des messages pleins de rage, et je reste enfermée dans ma chambre. Je prends contact avec certains de ses amis, leur demandant de faire des enquêtes. Je suis fatiguée, je n’arrive même plus à me faire des scénarii dans mon esprit. Je connais le pire, cette histoire de voisine de dix-huit ans qui… Mais n’ose y penser. On est vendredi 4 janvier, il est vingt heures, je l’ai harcelé comme je n’aurais penser le faire. On m’a toujours dit que ce n’est pas aux filles d’appeler leur cher et tendre, qu’on devait savoir se laisser désirer. Pourtant, mes notes de téléphone des trois dernières années démontrent que, si j’avais suivi ce conseil auparavant, avec Oktay c’était révolu. Il m’a souvent fait comprendre que cela lui faisait plaisir que je l’appelle plusieurs fois par jour, donc je m’éxécutais sans me rendre compte que les siens se comptaient sur les doigts d’une seule main. Je compose le texto de la dernière chance, en turc pour être bien sûre qu’il comprenne : “si tu veux que l’on en reste là, je ne t’en voudrais pas, je comprendrais. Je sais, je n’ai rien de la femme parfaite. Mais s’il te plaît dis-le moi, parle franchement avec moi ne serait-ce que cinq minutes.” Il faut encore que je me rabaisse, que je sois la seule à vouloir paraître humble en essayant d’être réaliste. Non, je ne suis pas Jennifer Lopez ou bien Miss Univers. Et il me le fait bien sentir.
Reçu le samedi 5 janvier à deux heures. Je dors. La sonnerie de l’accusé me réveille, je l’appelle de suite avec l’espoir qu’il me dise que tout va bien, et qu’il m’aime de plus en plus chaque jour. Il me raconte l’histoire fantastique d’une soit-disant ex-femme qu’il aurait revue hier à Istanbul. Que le père de celle-ci lui aurait demandé de renouer des liens avec elle. Qu’il se remariait le lendemain. Comment peut-on convoler aussi vite? C’est impossible mais je l’écoute.
Je commence à sangloter, il s’énerve et raccroche. Je rappelle. Il menace d’éteindre son téléphone si je me mets à pleurer. J’ai du mal à garder mon calme, mais je le fais, juste pour le garder au combiné et entendre sa voix. Que dois-je faire? J’essaye de le récupérer coûte que coûte? Oui.
- Ecoute, comment peux-tu te marier aussi vite? Demain, je prends le premier billet d’avion qui se présente et je débarque à Istanbul!
- Istanbul est une très grande ville, tu ne me trouveras pas, se moque-t-il.
- Sans toi, je pourrais mourir! (on peut toujours essayer, non?)
- Je m’en fous, ça n’est plus mon problème. Je t’ai aimée mais maintenant j’ai une famille. (comment peut-on oser dire CA?)
- Et quant à ton histoire de visa, c’est un mensonge, je suppose?
- Non, j’y ai été ce matin, ils m’ont dit que ça n’est pas possible. Cet été quand tu reviendras à Marmaris, je te rendrai ton argent (comme si j’avais envie d’aller le voir dans trois mois!). Pas maintenant. Je l’ai dépensé pour le passeport, visa etc…”
Quel mythomane! On peut acheter son passeport, son visa, le tout pour 800 euros et recevoir une réponse de l’ambassade de France dans l’heure qui suit?
- Oktay, que vais-je faire maintenant? Je suis laide, je suis vieille, je…” Entendant les larmes débordant de mes yeux, il raccroche.
Rappel immédiat. Il me dit que je suis belle, que tous les mecs essayent de me draguer mais que je ne m’en rends pas compte tout simplement. Et que dans trois ou quatre jours, je l’aurai oublié. Oublier une relation de trois ans en quelques heures me semble fort optimiste. C’est tellement facile de dire à l’autre qu’il est désirable, qu’il va rapidement trouver quelqu’un de bien… Quand on se sent à ce moment-là idiot et terriblement laid. Je lui demande une dernière faveur, me laisser l’appeler dans quelques jours avant qu’il ne décide d’envoyer sa carte SIM dans les toilettes. Surtout pas la journée pour lui. Il reste avec sa famille. Mais tard le soir si je veux. Je viens à nouveau de me rabaisser.
Cette relation hypocrite fourmillant de mensonges et de non-dits m’a dévorée de l’intérieur. Je ne suis plus un être humain à part entière, je suis en fait un animal mendiant son amour. J’aurais dû être mariée avec lui depuis un an mais mon refus à cause de sa violence et des ses infidélités a finalement porté ses fruits : il est parti. Me laissant seule dans ce pays que j’ai oublié, ruinée financièrement et moralement.
Je suis fatiguée, exténuée. J’ai envie de dormir. Juste dormir. Un jour, deux jours, trois jours d’affilée. Peut-être même une semaine.
Juste dormir.